19 février 2026
Articles innovation, Conseils de nos experts
Dans plusieurs économies avancées, l’innovation en sécurité et défense n’est plus envisagée comme un champ spécialisé, réservé aux enjeux strictement militaires. Elle est reconnue comme un levier stratégique structurant, au croisement de la souveraineté technologique, de la compétitivité économique et de la résilience nationale.
Les pays qui réussissent, ont su structurer des cadres cohérents de financement, alignés sur une vision à long terme. Ils investissent évidemment dans des capacités opérationnelles, mais aussi à travers des systèmes d’innovation complets servant à développer : infrastructures critiques, chaînes de valeur industrielles, capital humain, mécanismes financiers capables d’absorber les risques et qui pourront servir de capacités militaires, mais aussi civiles et commerciales (des capacités dites duales).
Le Canada amorce une inflexion. Les orientations récentes liées d’une part à une vision renouvelée de la défense du Canada « Notre Nord, fort et libre », mais aussi aux initiatives de la modernisation du NORAD, aux engagements canadiens pris dans le cadre des objectifs de dépense en défense de l’OTAN et l’évolution rapide du contexte géopolitique traduisent une prise de conscience réelle. Cependant, il subsiste une différence entre les objectifs annoncés et la capacité structurelle à soutenir le financement de l’innovation dans le secteur de la sécurité et de la défense de manière cohérente, transparente et pérenne.
Si le Canada et le Québec en particulier, souhaitent rester crédibles dans un environnement international en effervescence, il doit dépasser une logique fragmentée et s’inspirer des modèles internationaux les plus efficaces, non pour les copier, mais pour en adapter les principes structurants.
Trois dynamiques redéfinissent aujourd’hui la manière dont les nations abordent l’innovation en sécurité et défense.
La première est la convergence croissante entre technologies civiles et militaires. Intelligence artificielle, cybersécurité, systèmes autonomes, capteurs avancés, spatial ou énergie : les innovations critiques émergent désormais majoritairement du secteur civil, souvent portées par des PME, des start-ups ou des écosystèmes de recherche, avant d’être adaptées à des usages de sécurité ou de défense.
La deuxième est la reconfiguration des chaînes de valeur mondiales. Les chocs récents : pandémies, conflits armés, tensions géopolitiques, ont mis en lumière la vulnérabilité des dépendances technologiques. La souveraineté ne se mesure plus uniquement en capacités militaires, mais en capacité à maîtriser, produire et faire évoluer des technologies critiques sur le long terme.
La troisième dynamique, plus discrète mais déterminante, concerne la financiarisation de l’innovation en défense. Là où l’État était historiquement le principal investisseur, on observe désormais l’émergence de fonds spécialisés, de mécanismes hybrides public-privé et d’approches inspirées du capital de risque, capables d’intervenir en amont et d’accélérer la maturation technologique.
Ces tendances imposent un changement de posture : financer l’innovation en sécurité et défense comme un investissement stratégique, et non comme une simple dépense budgétaire.
Les États-Unis : l’innovation pilotée par la mission
Le modèle américain repose sur une architecture institutionnelle robuste, articulée autour d’agences spécialisées comme la « DARPA » (Defence Advanced Research Project Agency) une branche de « l’AFRL » (Air Force Research Laboratory). L’innovation y est structurée par des missions claires, des budgets pluriannuels et une forte tolérance au risque.
Ce modèle démontre qu’un État peut agir comme investisseur stratégique, capable de catalyser des écosystèmes complets, tout en mobilisant efficacement le secteur privé. La capacité de mobiliser un financement solide en amont, d’intégrer la gestion de l’échec et d’accélérer le déploiement à grande échelle constitue un avantage concurrentiel déterminant.
Le Royaume-Uni : l’intégration entre innovation, industrie et sécurité
Le Royaume-Uni a adopté une approche intégrée, où politique industrielle, où sécurité nationale et innovation sont explicitement alignées. Le « Defence and Security Accelerator » finance des PME sur des problématiques concrètes, tout en facilitant l’accès aux marchés publics et aux utilisateurs finaux.
Ce modèle illustre l’importance de réduire la distance entre innovation et adoption, en accompagnant les entreprises de la R et D, jusqu’à l’intégration opérationnelle.
Les pays scandinaves : résilience et cohérence systémique
La Finlande, la Suède et la Norvège, ont développé des modèles axés sur la résilience nationale, la dualité civil-militaire et une gouvernance claire des investissements. L’innovation y est conçue comme un outil de préparation collective face aux crises et afin d’assurer leurs souverainetés nationales.
Ces approches montrent qu’un pays de taille moyenne peut bâtir une stratégie crédible, cohérente et soutenable, à condition d’aligner vision politique, instruments financiers et capacités industrielles.
Au-delà de leurs différences, ces modèles partagent des fondements communs :
C’est ici que le défi se pose avec acuité.
Le Canada dispose d’atouts considérables : des écosystèmes de recherche de calibre mondial, des entreprises technologiques performantes, une base industrielle avancée en aérospatiale, en systèmes complexes, en intelligence artificielle et en cybersécurité. Une part significative de ces capacités est concentrée au Québec.
Pourtant, ces actifs demeurent fragmentés, insuffisamment alignés avec les priorités de sécurité et de défense, et surtout mal connectés entre eux sur le plan financier et institutionnel.
L’enjeu n’est pas l’absence de programmes, mais l’absence d’une architecture de financement intégrée, capable :
Dans le contexte fédéral canadien, cette question est centrale. Le Québec n’est pas un simple bénéficiaire potentiel : il doit être un acteur structurant, capable de jouer un rôle clé dans une stratégie nationale, à condition que les mécanismes de financement reconnaissent et intègrent pleinement cette réalité.
Pour le Canada, l’enjeu est désormais de passer d’une logique de dépenses à une logique de développement stratégique vers une autonomie industrielle. Financer l’innovation en sécurité et défense ne doit plus être perçu comme un coût, mais comme un investissement structurant, au service de la souveraineté, de la résilience et de la compétitivité économique.
Les pays qui réussissent ont compris que le financement est un outil de politique industrielle, autant qu’un instrument de sécurité nationale. Il permet de structurer des filières, de renforcer des chaînes de valeur et de créer des avantages compétitifs durables.
Le Canada dispose encore d’une fenêtre d’opportunité pour effectuer ce virage. Mais celle-ci se refermera rapidement si les efforts demeurent fragmentés, opportunistes ou déconnectés des réalités industrielles et territoriales.