24 mars 2026

Articles innovation

Sans titre 66

Le monde vit une recomposition géopolitique et technologique sans précédent. 
Pour le Québec, cette nouvelle ère soulève une question essentielle : quelle place voulons-nous occuper dans la sécurité et la résilience du Canada ? 

Nous croyons que le Québec peut et doit jouer un rôle plus central, non pas par militarisation, mais en misant sur son savoir, son innovation, ses talents et sa capacité à bâtir des modèles interconnectés. 

C’est la réflexion que nous avons amorcée dans notre récente analyse stratégique sur la sécurité et la défense au Québec (Innovitech, 2025). Les annonces récentes du gouvernement du Canada, notamment sa stratégie industrielle de défense, montrent que cette conversation n’est plus théorique : elle devient un enjeu structurant pour l’avenir économique et technologique du pays. 

La sécurité ne se résume plus aux capacités militaires. Elle englobe l’énergie, les données, la gestion des infrastructures critiques et la résilience économique.  

Un virage national déjà amorcé 

Le Canada a pris acte de cette nouvelle réalité. Avec la décision du gouvernement Carney d’atteindre 2 % du PIB en dépenses de défense dès 2025-2026, et le lancement de la stratégie industrielle de défense. Le Canada s’est engagé dans un virage historique.

Cette stratégie vise à renforcer la souveraineté technologique et industrielle du Canada, notamment en développant des capacités nationales dans des secteurs comme l’aérospatiale, les systèmes numériques, les technologies spatiales, les systèmes autonomes ou encore la formation et la simulation.    

Elle s’appuie également sur la création d’une Agence de l’investissement pour la défense, chargée d’accélérer les acquisitions militaires, de renforcer l’industrie canadienne et d’attirer de nouveaux investissements dans les technologies stratégiques. 

Mais si la direction nationale est désormais fixée, une question demeure largement ouverte : quelle contribution stratégique le Québec va-t-il apporter à cet effort collectif ? 

Un potentiel stratégique encore sous-exploité 

Le Québec n’arrive pas les mains vides dans cette conversation. Il possède des atouts rares à l’échelle canadienne et, dans certains domaines, à l’échelle internationale : 

  • Une filière aérospatiale complète, de la conception à la certification ; 
  • Un leadership mondial en intelligence artificielle et en cybersécurité ; 
  • Une base énergétique propre, abondante et fiable ; 
  • Des pôles d’innovation capables de relier recherche, industrie et État ; 
  • Des métaux critiques et stratégiques ; 
  • Des expertises émergentes en fabrication navale, robotique, électronique avancée, photonique, mobilité intelligente, espace léger et simulation. 

Autrement dit : le Québec détient déjà plusieurs briques essentielles de la sécurité moderne, non seulement militaire, mais aussi civile, économique et technologique. 

Plusieurs de ces domaines correspondent d’ailleurs aux capacités souveraines identifiées par la stratégie industrielle de défense du Canada. 

Ce qui manque, c’est la cohérence d’ensemble. 

De fournisseur à intégrateur : une ambition à portée de main 

Depuis des décennies, le Québec contribue à la défense canadienne et internationale, surtout comme fournisseur de composants, de services spécialisés et d’innovations de niche.
Bombardier, CAE, Pratt & Whitney, Héroux-Devtek et des centaines de PME ont bâti une expertise enviable.

Mais cette contribution est restée en aval des chaînes de valeur, loin des grandes décisions, des intégrateurs et des programmes structurants.

Aujourd’hui, les conditions sont réunies pour un changement de posture.

Les grandes transformations industrielles ; drones, cybersécurité, spatial léger, IA appliquée, robotique autonome, électrification, ouvrent une nouvelle voie: celle de passer d’une logique de « participation » à une logique de conception et d’intégration.

Les orientations récentes du gouvernement canadien, qui visent à renforcer la production nationale, les partenariats industriels et l’innovation technologique dans le domaine de la sécurité, rendent cette transition particulièrement pertinente pour les écosystèmes industriels québécois.

Le Québec pourrait devenir un acteur capable de :

  • Diriger des projets complexes ;
  • Intégrer des systèmes multidomaines ;
  • Fédérer des consortiums public-privé-académiques ;
  • Créer des technologies double usages transférables à la société civile ;
  • Attirer des partenaires étrangers à la recherche de chaînes d’approvisionnement plus diversifiées.

Ce n’est pas une ambition déconnectée : c’est exactement ce que le Québec a déjà fait dans l’aéronautique, avec des résultats qui ont transformé la province.

Trois transformations pour y arriver 

Si le Québec veut contribuer davantage à la résilience canadienne, il doit accélérer trois transformations clés.

  1. Passer d’une logique sectorielle à une logique écosystémique : Les menaces modernes ne respectent aucune frontière : une attaque cyber peut paralyser un aéroport ; une catastrophe climatique peut exiger une réponse civilo-militaire coordonnée.
    Le Québec doit relier ses filières : aéro, numérique, robotique, énergie, matériaux, optique dans une approche intégrée couvrant l’air, la mer, la terre, le cyber et l’espace.
  2. Faire de l’innovation double usage un moteur de développement : GPS, Internet, radar, matériaux composites : beaucoup d’innovations civiles majeures viennent de programmes de défense. Le Québec a l’opportunité d’en faire un levier de transformation pour la santé, la logistique, la mobilité, l’énergie, la sécurité civile.
    Chaque dollar investi dans la sécurité peut générer des retombées sociales et économiques bien au-delà du secteur militaire.
  3. Articuler une gouvernance fluide entre Québec, Ottawa et les écosystèmes régionaux : La défense est une compétence fédérale, mais l’innovation et la capacité industrielle sont largement provinciales.



La nouvelle stratégie industrielle de défense reconnaît d’ailleurs explicitement que la réussite de cette transformation dépendra d’une collaboration étroite entre le gouvernement fédéral, l’industrie et les partenaires régionaux, notamment les provinces et les territoires.Il est temps d’avoir :

  • Des mécanismes de coordination permanents ;
  • Un alignement des programmes d’innovation ;
  • Une politique canadienne d’« acheter canadien » qui reconnaisse les forces régionales ;
  • Et une distribution équitable des retombées industrielles.

Cette gouvernance reste encore largement à construire, même si la nouvelle stratégie industrielle de défense du Canada marque une première étape vers une approche plus intégrée entre sécurité, innovation et développement économique. Elle sera indispensable si le pays veut atteindre les objectifs qu’il s’est lui-même fixés.

Un appel à discussion et à la coordination

Cet article ne cherche pas à imposer un modèle.
Il vise plutôt à ouvrir la conversation sur la place que peut occuper le Québec dans la résilience canadienne au moment où le pays redéfinit profondément sa posture de sécurité.

Nous serions heureux d’échanger avec les décideurs, les chercheurs, les industriels et les partenaires intéressés afin de présenter notre document de réflexion et les dix leviers d’action prioritaires que nous proposons pour renforcer l’innovation, structurer les capacités industrielles et mieux arrimer le Québec et le Canada dans cette nouvelle réalité géostratégique.

Pour prolonger cette réflexion, Innovitech publie une synthèse stratégique issue de son livre blanc (octobre 2025) « Pour un Québec moteur de la résilience canadienne en sécurité et défense »
Ce document présente les principaux constats et dix leviers d’action pour structurer les capacités industrielles et renforcer la contribution du Québec à la résilience du Canada.