5 février 2026

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Sans titre 76

Par Normand Landry, Expert conseil – Innovation, sécurité et défense Innovitech et François Provencher, Directeur principal, innovation et technologie Innovitech.

Alors que le Canada et le Québec réinvestissent sur le champ des technologies de sécurité et de défense, il est important de rappeler que plusieurs innovations qui façonnent aujourd’hui notre quotidien proviennent de technologies initialement développées dans un cadre militaire puis transférées vers des applications civiles. 

En effet, les impératifs stratégiques et militaires justifient souvent des investissements massifs en recherche et développement sans nécessiter un rendement économique à court terme. C’est avec la Deuxième Guerre mondiale et le développement du complexe militaro-industriel américain que cette tendance a débuté pour se poursuivre tout au long de la guerre froide. Par la suite, l’essor de marchés commerciaux civils a permis d’accélérer la maturation de ces technologies et d’en réduire drastiquement les coûts de production et, dans de nombreux cas, de les réintroduire au bénéfice des secteurs de la défense et de la sécurité. Quelques exemples illustrent cette approche : 

Ordinateurs  

Souvent considéré comme le premier ordinateur polyvalent, « l’ENIAC » (Electronic Numerical Integrator and Computer), a été financé par l’armée américaine en 1945 et a été conçu pour calculer les tables d’artillerie. Dans les années 50, la force aérienne américaine a développé le système SAGE (Semi-Automatic Ground Environment) afin de protéger le territoire nord-américain de la menace des bombardiers nucléaires soviétiques, qui nécessitait la mise au point d’ordinateurs d’une complexité sans précédent : l’AN/FSQ-7 (computerized air defense command and control system). Conçu par le MIT et fabriqué par IBM, ce projet a profondément structuré l’évolution de l’informatique moderne et contribué à asseoir la domination commerciale d’IBM pour plusieurs décennies. 

Microprocesseur  

 Le premier microprocesseur, le MP944, a été développé pour le Tomcat (F-14) un avion de chasse américain à ailes à géométrie variable entre 1968 et 1970. Il comprenait 74 442 transistors comparativement au premier microprocesseur commercial, le 4004 de Intel, lancé en 1971 avec seulement 2 300 transistors.  

Internet 

L’Internet tel que nous le connaissons est l’héritier direct d’ARPANET (Advanced Research Projects Agency Network), un réseau conçu pour assurer la résilience des communications électroniques américaines en cas d’attaque nucléaire, grâce à un grand nombre de nœuds de communication distribués à travers le pays.  

Des cas devenus évidents 

Quelques cas évidents sont : le radar, les moteurs à réaction, le GPS, les lanceurs spatiaux et les satellites. Les programmes spatiaux civils des débuts reposaient largement sur la reconversion de technologies balistiques militaires, réorientées vers des missions orbitales, scientifiques et habitées. Le GPS, quant à lui, a été conçu (et sert encore) comme système de navigation pour les forces armées américaines.  

Un exemple moins évident : le télescope spatial Hubble 

Souvent considéré comme le plus grand instrument scientifique de tous les temps, le télescope spatial Hubble est essentiellement une version civile, et tournée vers les étoiles, des satellites-espions américains de type KH-11 lancés à partir de 1976. Même si encore plusieurs éléments restent secrets, les très grandes ressemblances avec les éléments connus (optique, taille des miroirs, fournisseurs, etc.) soutiennent la thèse de la filiation directe. Selon toute vraisemblance, c’est également les KH-11 qui représentaient la première application des caméras CCD (Charge-Coupled Device), des capteurs numériques transformant la lumière en images électroniques. Conçue pour le renseignement spatial, cette technologie a ensuite révolutionné l’astronomie, la médecine et l’imagerie civile. 

Quand l’innovation militaire façonne la société 

L’histoire est éloquente : chacun d’entre nous transporte dans son téléphone, l’héritage de la Guerre froide. Or, nous évoluons désormais dans un contexte que plusieurs qualifient de « deuxième guerre froide ». La question centrale n’est donc pas de savoir si les investissements en sécurité et en défense produiront des innovations, mais comment maximiser leurs retombées économiques et sociales pour la société civile ? 

Le Canada : un potentiel bimodal à développer 

Le Canada dispose déjà de plusieurs forces critiques d’innovation duale (civile et militaire) : 

  • Pôles et recherche en IA de calibre mondial ; 
  • Expertise croissante en cybersécurité ; 
  • Secteurs robustes en aérospatiale, robotique, mobilité autonome, optique et photonique ; 
  • Leadership en énergie propre ; 
  • Chaîne d’approvisionnement critique (minéraux stratégiques) ; 
  • Centres d’essais et infrastructures scientifiques de haut niveau. 

Cependant, maximiser les impacts des investissements en défense et sécurité pour des applications commerciales demande une vision, une intensité et une stabilité à long terme pour bâtir la masse critique d’expertise requise, développer les technologies et assurer des débouchés commerciaux qui favoriseront la solidification d’un complexe industriel solide.  

En conclusion, l’innovation duale n’a rien de nouveau. Si le Canada accuse un retard accumulé sur plusieurs décennies par rapport à d’autres pays, le principe reste valable. Pour reprendre un proverbe bien connu, « le meilleur moment pour planter un arbre était il y a vingt ans; le deuxième meilleur moment est maintenant ». Le véritable enjeu est donc de transformer ce moment en décisions concrètes.